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La performance scientifique et l'intégrité en recherche

par Béatrice Godard, directrice du Département de bioéthique, en collaboration avec Lise Lévesque, agente de recherche

Le but de la démarche scientifique est de fournir des explications qui permettent de mieux comprendre les processus de recherche par une démarche selon laquelle les hypothèses doivent être confrontées à des observations rigoureuses, à des mesures et à des tests. Pour atteindre ce but, les équipes scientifiques (lesquelles incluent les chercheurs, les étudiants, le personnel de recherche…) considèrent que l’objet de recherche et les activités d’observation doivent être isolés de ce qui pourrait constituer des influences pouvant biaiser les conclusions. Pour atteindre l’objectivité, chaque discipline a développé des méthodes et les chercheurs doivent décrire avec transparence et rigueur leur approche méthodologique, spécialement si elles diffèrent des approches communément reconnues.

Ainsi, la validité même du processus scientifique repose sur l’honnêteté intellectuelle des chercheurs qui communiquent avec transparence leurs résultats et leurs méthodologies. Par ses objectifs, la démarche scientifique implique que les écarts à l’honnêteté intellectuelle ne peuvent être tolérés. Ces écarts sont condamnés parce qu’ils ont un effet néfaste sur la qualité de l’ensemble de la production scientifique et sur la crédibilité des chercheurs. La confiance que le public accorde aux chercheurs et la valeur sociale accordée à l’activité scientifique commandent l’honnêteté des chercheurs dans l’exercice de leur profession. Bien que rares et généralement isolés, les écarts à l’intégrité scientifique doivent être détectés et traités afin de ne pas porter préjudice à la science.

Ce texte présente de façon vulgarisée les facteurs qui influencent l’intégrité en recherche, les différents types de manquement et les mécanismes visant à contrer les manquements à l’intégrité. Plus particulièrement, les moyens instaurés par les organismes gouvernementaux au Canada et au Québec sont présentés.

Les facteurs qui influencent l’intégrité en recherche

L’évaluation scientifique, le financement de la recherche et la rétribution des équipes de recherche sont des facteurs qui influent sur l’intégrité en recherche. L'évaluation scientifique par les pairs fait partie intégrante de la carrière des chercheurs, surtout aux étapes déterminantes de leur parcours par exemple à l'embauche, à l’obtention d’une promotion, lors de l'accès à la permanence, ou du décernement de prix et distinctions. Tout au long d’une carrière scientifique, l’accès aux subventions et aux contrats de recherche dépend de l’évaluation scientifique et des évaluations de rendement. La publication des articles de recherche passe obligatoirement par un processus d’examen du manuscrit par les pairs. Des facteurs institutionnels, mais aussi personnels peuvent influencer l’attitude du scientifique qui évalue ou qui est évalué par ses pairs. L’ambition et le pouvoir peuvent parfois susciter des comportements malsains par rapport à l’intégrité ou altérer l’appréciation du travail d’autrui. Le financement public de recherche ne peut être obtenu que par voie de concours. Le processus d’attribution de ces fonds est extrêmement compétitif ce qui contribue à augmenter la pression de performance qui pèse sur les chercheurs. Bien que stimulant l’excellence et la productivité en recherche, ce contexte est propice à l’apparition de comportements qui dévient des normes d’intégrité prescrites par la déontologie de la recherche scientifique.

Les activités de transfert technologique ont fait de la question de la propriété intellectuelle un enjeu très important en milieu universitaire. Cela s’explique par l’intérêt que représentent les retombées économiques liées aux possibilités de commercialisation des fruits de la recherche qui peuvent être utilisées pour financer d’autres recherches ou contribuer au financement des universités. La propriété intellectuelle représente donc un enjeu majeur pour la réputation, le rayonnement international, la promotion institutionnelle, et les distinctions honorifiques, tant pour les perspectives professionnelles des chercheurs que pour le rayonnement de l’institution à laquelle ils sont rattachés.

Les différents types de manquement à l’intégrité scientifique

Bien que les règles juridiques soient généralement respectées, il arrive que des fraudes soient commises dans la réalisation de recherches. Certains cas de fraude sont célèbres. La plupart de ces cas ont impliqué des chercheurs renommés dans des départements prestigieux et dans des disciplines qui connaissent un développement croissant comme la cardiologie, l’immunologie ou la biologie cellulaire. Voici quelques exemples de fraudes qui ont ébranlé la communauté scientifique.

- Le cas Gallo (1983-84) : Dr Gallo a disputé l’exclusivité de l’identification du virus du sida à l’équipe du Dr Montagnier. La preuve a cependant pu être faite que Dr Gallo avait devancé Dr Montagnier en utilisant des cellules que ce dernier lui avait fournies au cours de travaux faits en collaboration et en ayant accès à des informations privilégiées alors qu’il collaborait avec Dr Montagnier dans l’écriture d’un livre. Dr Gallo avait omis de mentionner cet apport majeur de l’équipe Dr Montagnier.

- Le cas Baltimore (1984-86) : Dr Margaret O’Toole, une stagiaire post-doctorale du Dr Baltimore, prix Nobel de médecine, a découvert que des données qui devaient être publiées sous peu avaient été fabriquées. Dr Baltimore a refusé de changer ses plans après qu’elle l’eut informé. Elle décida de mettre au courant les autorités compétentes, ce qui lui valut un congédiement et l’impossibilité de se trouver un emploi en recherche jusqu’à ce que ses dires soient confirmés par des enquêteurs, cinq ans plus tard.

- L’affaire Fabrikant (1992) : Dr Fabrikant avait dénoncé les pratiques de cosignature d’articles et de gestion de contrats de recherche de collègues. Ses démarches n’ayant pas abouti, Dr Fabrikant en vint à commettre le quadruple meurtre de membres de son département de recherche. Après enquête, certaines des allégations du Dr Fabrikant ont été confirmées, mais il a aussi été révélé qu’il lui est également arrivé d’avoir recours à des pratiques douteuses.

Ces cas illustrent la forme que peut prendre le manque d’intégrité en recherche. Il importe toutefois de définir les différents types de fraudes scientifiques afin de mieux préciser les moyens de les contrer par la prévention et les sanctions. Le terme général de fraude scientifique désigne la fabrication, la falsification de données et le plagiat. On parle de fabrication des données lorsque des résultats sont créés, c’est-à-dire qu’ils sont fictifs en tout ou en partie. La falsification de données se manifeste plutôt à travers l’omission volontaire de certains résultats. Par exemple, l’utilisation d'un test statistique mettant en évidence des résultats qui ne seraient pas apparus comme statistiquement significatifs par des méthodes plus appropriées pour le type d’analyse effectuée, mais ne validant pas l’hypothèse soutenue par le chercheur peut être considérée comme une falsification. Le plagiat constitue quant à lui une sorte de vol intellectuel où le voleur s’approprie en tout ou en partie les idées ou le travail de recherche de quelqu’un d’autre pour le présenter comme le sien propre. Les plagiaires peuvent difficilement être identifiés en raison du nombre élevé de revues où il possible de publier des écrits scientifiques. Les falsifications et fabrications peuvent parfois être décelées lorsque des résultats ne peuvent être confirmés par d’autres équipes travaillant dans le même domaine.

Il faut cependant distinguer l’erreur scientifique de la fraude. L’erreur peut avoir les mêmes conséquences que la fraude en ce qu’elles lancent de fausses pistes d’explication et peuvent porter ombrage à la réputation du scientifique lorsqu’elles sont découvertes. Par contre, elles se distinguent fondamentalement de la fraude en ce qu’elles ne sont pas commises intentionnellement dans le but de tromper. Elles constituent des erreurs authentiques commises de bonne foi. À la source de l’erreur peut parfois se trouver la négligence professionnelle attribuable à une mauvaise maitrise des pratiques scientifiques. Dans le même ordre d’idées, ce que l’on appelle « l´illusion scientifique », qu’il s’agisse de trop grandes convictions ou certitudes à l’égard d’un aspect du phénomène analysé ou de la surprise d’une découverte imprévue, est plus du domaine de la rigueur intellectuelle que de la duperie. La confrontation des idées avec les pairs est une des façons de contrer cette tendance qui peut involontairement introduire des biais dans une recherche. Les erreurs doivent être suivies de correctifs ou, selon son ampleur, de rétractations rapides auprès de la communauté scientifique s’il y a eu diffusion de communications erronées. Des erreurs scientifiques peuvent aussi simplement être dues à l’état des connaissances à un moment donné et décelées comme des erreurs que lorsque la compréhension des phénomènes ou les progrès techniques permettent de les reconnaître comme telles. Par exemple, bien qu’on sache à présent que les lois de l’hérédité de Mendel ne suffisent pas pour décrire la transmission des caractères héréditaires, la rigueur intellectuelle de ce pionnier de la génétique n’est pas remise en cause.

Les moyens de contrôle de l’activité scientifique pour contrer la fraude et pour assurer la qualité de la recherche.

A) L’évaluation par les pairs

L’évaluation par les pairs, c’est-à-dire l’examen par les pairs, constitue un mécanisme important de contrôle de la qualité des travaux de recherche, mais il peut lui-même être le lieu où se manifestent des manquements à l’intégrité intellectuelle puisque les collègues qui travaillent sur un même sujet sont ceux qui sont le plus à même d’évaluer le contenu d’une recherche. Par contre, ils sont aussi des concurrents. Ainsi, les examinateurs peuvent parfois se retrouver en conflit d’intérêts avec le chercheur dont les travaux sont évalués. Ayant eu accès à de l’information privilégiée sur un concurrent, un examinateur peut, par exemple, faire retarder la publication de son collègue afin de passer en premier.

La déclaration et la gestion des conflits d’intérêts constituent des mécanismes qui visent à minimiser l’impact de ces facteurs sur l’évaluation des chercheurs et de leurs travaux. Un évaluateur doit se retirer du processus d’évaluation s’il est en conflit d’intérêts, mais dans les domaines de recherche où il y a peu de chercheurs experts en la matière, il est parfois difficile de trouver des évaluateurs impartiaux. Un autre type de problème pouvant être rencontré est lorsque les évaluateurs font une lecture différente selon que l’auteur est déjà renommé, qu’il est un nouvel auteur ou encore que l’évaluateur le connait personnellement. Un élément de subjectivité peut entrer dans l’évaluation même s’il ne résulte pas d’un conflit d’intérêts comme tel. Malgré ces risques, l’évaluation par les pairs est un des mécanismes de contrôle de la qualité les plus efficaces.

B) La reconnaissance de la contribution

Pour des raisons d’équité et d’intégrité, on doit reconnaitre la contribution des personnes qui ont pris part aux travaux de recherche lors de la communication des résultats de recherche. Il est aussi important de ne pas ajouter des personnes qui n’ont pas significativement contribué au contenu original de la publication. En principe, la question des cosignatures et de leur place doit être abordée au début de la rédaction, voire de la recherche, au moment où l’apport respectif des personnes qui y contribuent peut être discuté ouvertement. De plus, il n’y a pas de règles précises en ce qui concerne les cosignatures: les pratiques et les conventions diffèrent entre les disciplines, voire entre les équipes de recherche. La notion de contribution significative est difficile à définir. Les lois régissant le droit d’auteur stipulent que pour être auteur, il faut y avoir consacré une quantité significative de travail, que ce soit en effort et en temps. Le fait d’avoir simplement émis des idées ou révisé le manuscrit ne donne pas droit au statut d’auteur; pour ce type de contribution, on privilégie habituellement les remerciements en fin de texte. L’histoire des sciences montre que souvent on « ignorait » les étudiants et les femmes, même dans le cas de découvertes majeures. L’élucidation de la structure moléculaire de l’A.D.N. en est un bon exemple, qui a valu un prix Nobel à James Watson et Francis Crick, mais pour lequel on n’a fait pas mention de l’apport fondamental de Rosalyn Franklin.

C) La reproduction des résultats

La reproduction des résultats est l’ultime test en matière de qualité de la production scientifique. Elle peut contribuer à rendre évidents la fraude, la falsification, les erreurs ou les manquements à la rigueur lors de la publication des résultats. Puisqu’on ne peut pas refaire toutes les recherches, l’usage veut que toute information nécessaire à la reproduction de cette recherche soit accessible à quiconque en fait la demande. La reproduction des résultats s’impose dans trois types de circonstances : 1) lorsqu’une découverte est exceptionnelle par son originalité, sa nouveauté et la virtuosité technique qu’elle exige. Par exemple, la publication initiale du clonage de la brebis Dolly laissa sceptique la communauté scientifique qui considérait que les tests et les contrôles étaient insuffisants pour pouvoir affirmer hors de tout doute que la brebis prétendument clonée avait été obtenue à partir du transfert du noyau cellulaire adulte (1). Ultérieurement, des analyses indépendantes du matériel génétique ont confirmé que l’animal avait bel et bien été cloné (2); 2) Lorsque des résultats contredisent ou remettent en cause des postulats communément admis; 3) Lorsqu’une recherche dont l’hypothèse de travail s’appuie sur les conclusions ou résultats d’une recherche antérieure n’aboutit pas.

D) Dénoncer les manquements

Les collègues peuvent jouer un rôle dans l’assurance de l’intégrité des chercheurs dans leurs activités scientifiques en dénonçant les manquements à l’éthique scientifique (whistleblowing). Les politiques d’intégrité scientifique reposent en partie sur les dénonciations. Toutefois, faire des allégations de fraude ou d’inconduite scientifique à propos des collègues n’est pas sans risque. La principale crainte qui empêche la dénonciation est la possibilité de représailles par la personne dénoncée, ou par le milieu scientifique.

L’intégrité scientifique et la qualité de la recherche : la codification des règles et devoirs au Canada et au Québec

La communauté scientifique s’est dotée de politiques d’intégrité scientifique, d’éthique en recherche, de probité scientifique et intellectuelle afin d’encadrer les pratiques académiques. Ces politiques précisent le rôle et les responsabilités de chacun en matière d’intégrité intellectuelle. Les sanctions tiennent généralement compte du niveau d’implication et de responsabilité des personnes impliquées dans une recherche : personnel scientifique, technique, ou étudiant. Au Canada, la Politique inter-conseils sur l’intégrité dans la recherche et les travaux d’érudition (2000) (3) et le Plan d'action ministériel en éthique de la recherche et en intégrité scientifique (1998) (4) du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec codifient les pratiques relatives à l’intégrité scientifique.

Les personnes qui ne respectent pas les normes de l’intégrité scientifique s’exposent à des sanctions dont la nature et l’ampleur dépendent de la gravité de l’inconduite, de leur degré d’implication dans la faute et de leur niveau de responsabilité. Les fautifs peuvent subir l’interdiction de publications, se faire retirer le financement de leur recherche ou perdre le droit de présenter de nouvelles demandes de financement pour une durée déterminée, se faire imposer la supervision de leurs travaux de recherche par un pair intègre, perdre la possibilité de superviser des étudiants ou se faire interdire de participer à des comités d’évaluation, ou même être expulsés de l’université ou du laboratoire de recherche.

Les trois conseils de recherche du Canada (IRSC, CRSNG, CRSH) ont élaboré des politiques et défini leurs exigences quant à l'intégrité scientifique. Ils entendent promouvoir l'application de normes d’intégrité très élevées en recherche scientifique et dans les travaux d'érudition. Les actions ne respectant pas ces normes sont considérées comme des inconduites. Cependant, il faut se rappeler que toute recherche peut occasionner des erreurs commises de bonne foi qui ne constituent pas des inconduites. Des données contradictoires ne constituent pas automatiquement une preuve de fraude scientifique. Il peut exister des différences dans les protocoles expérimentaux ou dans l'interprétation des renseignements qui ne remettent pas en cause la validité des démarches scientifiques.

Les principes d'intégrité scientifique promus par les trois conseils recoupent d’autres domaines de l’éthique qui concernent les chercheurs. Par exemple, l'intégrité dans l’utilisation des fonds de recherche, le recours à des sujets humains ou à des animaux dans la recherche sont balisés par les trois conseils qui ont formulé des normes éthiques qui complètent les normes d’intégrité intellectuelle.

Les chercheurs dont les trois conseils financent les recherches ont la responsabilité de mettre en pratique certains principes. Ils ne peuvent utiliser les travaux inédits que s’ils ont reçu l’autorisation du chercheur qui en est l’auteur. Ils doivent également faire mention de l’emploi de ces travaux. Ils doivent respecter les droits d’auteur, les copyrights et autres règles pouvant s’appliquer quand ils utilisent les ressources archivistiques. Les chercheurs doivent appliquer la rigueur scientifique tout au long du processus de recherche. Toutes les personnes qui ont contribué au contenu d’une publication et qui en partagent la responsabilité doivent figurer parmi les auteurs, et seulement ces personnes. Les chercheurs doivent divulguer aux organismes, établissements, et revues spécialisées concernés tout conflit d'intérêts de tout ordre pouvant influencer les demandes de révision des manuscrits, de bourses ou de subventions, ou d’autorisation d'expérimentations, de début de travail parrainé par des sources extérieures.

Les établissements qui gèrent les fonds alloués par les trois conseils sont tenus de promouvoir et cultiver la valeur d'intégrité en recherche dans leurs politiques. Ils doivent aussi mener les enquêtes nécessaires lorsqu’un manquement à l’intégrité scientifique est signalé et appliquer les sanctions prévues. Ils doivent aussi faire rapport de la situation et des mesures disciplinaires qui ont été prises.

La responsabilité des trois conseils vis-à-vis du gouvernement du Canada est de s’assurer que les activités scientifiques qu’ils financent répondent aux standards les plus élevés d'intégrité et d'imputabilité.

La plupart des chercheurs sont rattachés à une université, par conséquent, la gestion de l’éthique en recherche par les universités semble inévitable. Les universités sont des institutions vouées à la quête de la vérité qui abritent la majorité des activités de recherche et de formation scientifique. L’intégrité revêt une importance primordiale pour les universités parce que la confiance du public envers la recherche et son soutien par l’État pour le financement reposent sur l’assurance que l’activité scientifique repose sur la rigueur et la probité de ceux qui la font.

Malgré ça, il peut arriver que les universités accordent parfois moins d’importance qu’elles ne le devaient aux manquements à l’éthique. Cela peut être par peur de perdre leur réputation, ou de perdre des fonds, ou lorsqu’il y a conflit d’intérêts. En conséquence, l’État doit exercer un certain leadeurship en matière d’éthique universitaire pour l’ensemble des universités.

Une approche où les responsabilités sont partagées entre l’état et les universités en matière d’intégrité scientifique est à préconiser à cause de la complémentarité des moyens de prévention dont dispose chaque milieu. L’État peut faire profiter la communauté universitaire des expériences vécues par chaque établissement de recherche et animer des débats sur l’éthique universitaire. Il peut aussi arbitrer certains conflits au besoin.

Au Québec, c’est dans cet esprit qu’en 1995, un comité d’experts dirigé par Pierre Deschamps présentait au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) le rapport intitulé L’évaluation des mécanismes de contrôle en matière de recherche clinique au Québec (Rapport Deschamps). À la suite de ce rapport, le MSSS a entamé un long processus de consultation auprès des partenaires du Réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) qui a mené à la publication en juin 1998, du Plan d’action ministériel en éthique de la recherche et en intégrité scientifique (PAM).

Le PAM définit les exigences du MSSS en matière d’éthique de la recherche et d’intégrité scientifique envers les chercheurs, les conseils d’administration des établissements de recherche et de santé, les comités d’éthique de la recherche, les organismes de financement et le Collège des médecins. La protection des personnes qui participent en tant que sujets de recherche est une préoccupation éthique primordiale du PAM. Le MSSS exige que les établissements de recherche du RSSS se dotent d’un cadre règlementaire explicite, et procèdent systématiquement à l’examen scientifique, éthique et financier de tous les projets de recherche qu’ils gouvernent, tel que recommandé dans le Rapport Deschamps.

Des acteurs oeuvrant à tous les niveaux de la recherche au sein du RSSS ont été appelés à participer à l’instauration de standards éthiques explicites à l’intérieur de leur établissement ou organisme respectifs. L’implication des milieux de recherche dans le processus repose sur le respect de la volonté d’autogestion des établissements de recherche et sur la reconnaissance de leur intention de porter aux questions éthiques l’attention qu’elles nécessitent. Le PAM promeut l’instauration de mesure de prévention des écarts à l’éthique et l’intégrité plutôt que la répression par des sanctions infligées lorsqu’il y a manquement.

Miser sur la prévention signifie entre autres que les établissements de recherche doivent affirmer les valeurs morales de probité et d’équité dans leurs politiques institutionnelles et dans leur code d’éthique. Ces valeurs doivent aussi transparaître dans leurs décisions institutionnelles. Les universités doivent s’assurer que leur position concernant l’intégrité scientifique et l’éthique de la recherche soit comprise de tous et intégrée à la pratique. Il est de plus en plus recommandé que ces moyens soient appuyés par la formation à l’éthique en recherche afin d’instaurer une culture éthique commune.

Il y a actuellement peu de formation en matière de probité éthique et scientifique dans les universités. On présume que la connaissance de l’éthique de la recherche s’acquiert par la pratique de la recherche et l’observation des façons de faire des chercheurs séniors (compagnonnage). L'investigation clinique et les recherches sur l'être humain sont généralement effectuées en conformité avec les exigences juridiques des bonnes pratiques cliniques ou des bonnes pratiques épidémiologiques, assurant non seulement le respect des sujets de recherche, mais aussi la qualité des données et leur fiabilité. En ce qui concerne la recherche en laboratoire, on retrouve différents degrés de précision dans la formulation des règles des bonnes pratiques de laboratoire, de même que de promotion, d’application et de suivi de ces règles. Il n’est donc pas évident que la connaissance des principes éthiques et l’aisance d’application se retrouvent de façon égale chez tous les chercheurs, ni qu’une culture commune prévaut en matière de probité éthique et scientifique.

L’impact des critères d'évaluation de la productivité scientifique pour la promotion d'une déontologie de la publication

L’impératif de publication pour l’obtention de fonds et l’avancement de carrière en recherche scientifique peut susciter des pratiques préoccupantes. Dans le domaine des sciences de la vie et de la santé, on remarque parfois des comportements qui représentent des entorses à l’intégrité en ce qu’elles portent atteintes à la reconnaissance du travail scientifique (5).

La signature complaisante de publication par des auteurs qui n’ont contribué que minimalement à des travaux est parfois pratiquée afin, par exemple, de conforter des listes de publications. Cet acte ne constitue pas une fraude à proprement parler, mais il représente une injustice qui peut devenir source de conflit. Il arrive aussi que des directeurs de recherche s’approprient les données ou les écrits des étudiants. Il existe des instances auxquelles peuvent alors avoir recours les étudiants lésés, comme le comité de thèse ou l’ombudsman. Cependant, les étudiants ne sont pas toujours bien informés au sujet des mécanismes qui les protègent. Ces recours ne peuvent toutefois pas remplacer une éducation à l’éthique de la publication auprès de toutes les personnes qui prennent part à la production d’écrits scientifiques.

Le fait que le nombre de publications est pratiquement l’unique indice de productivité scientifique dont il est tenu compte dans l'évaluation des personnes et des structures en recherche n’est pas étranger à la manifestation de ces comportements. Bien que cela soit souvent déploré dans le milieu scientifique, des moyens d’évaluation complémentaires n’ont pas été mis de l’avant par les instances d’évaluation. L’inclusion d’autres critères d’évaluation pourrait contribuer à promouvoir une meilleure attitude face à ce que représente la production de résultats scientifiques et d’écrits savants.

Conclusion

Par rapport aux objectifs de la science, le devoir du chercheur est en premier lieu un devoir d'honnêteté intellectuelle. Il revient aux pairs évaluateurs de critiquer et juger de la rigueur d'une recherche scientifique et de la justesse de l’interprétation des résultats avant d’en recommander la publication. Les écarts à l’intégrité scientifique doivent être prévenus par un encadrement strict des chercheurs dans des services expérimentés, par la définition stricte des conditions de publication et de vérification des résultats d’une recherche. La diminution du nombre minimal de publications à prendre en compte dans l'appréciation d’une recherche et l’instauration d’autres critères d’évaluation de la productivité scientifique peuvent influencer les comportements pour le respect des standards d’éthique et d’intégrité scientifique et impliquer des changements d’attitude face à ce que constitue la performance et l’excellence de l’activité scientifique.

Notes :

  1. Butler, D. (1998). Dolly researcher plans further experiments after challenges. Nature, 391, 825-826.
  2. Signer, Esther N.; Dubrova, Yuri E.; Jeffreys, Alec J.; Wilde, Colin; Finch, Lynn M. B.; Wells, Michelle et Peaker, Malcolm. (1998). DNA fingerprinting Dolly. Nature, 394, 329-330.
  3. Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC); Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG); Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH). (2000). Politique inter-conseils sur l'intégrité dans la recherche et les travaux d'érudition.
  4. Québec. Ministère de la Santé et des Services sociaux. (1998). Plan d'action ministériel en éthique de la recherche et en intégrité scientifique.
  5. Gutierez, G. (1999). L'intégrité scientifique existe-t-elle? Science Frontières, 44, août-septembre.

Note bibliographique supplémentaire:

Duquet, D. et Couture, M. (1996). L'éthique et l'intégrité en recherche. Dans M. Couture et R.-P. Fournier (dir.), La recherche en sciences et en génie. Guide pratique et méthodologique, 203-230. Disponible en bibliothèque.