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Le plagiat et les moyens de le prévenir changent-ils de visages selon les champs disciplinaires?

par François Lepage, professeur titulaire, Faculté des arts et des sciences - Philosophie

Introduction

Le concept de plagiat, si on se fit à la difficulté de formuler une définition qui satisferait l’ensemble de la communauté, pourrait sembler un concept flou. Il n’en est rien. Le concept de plagiat n’est pas flou il est polysémique en ce qu’il renvoie à un ensemble de pratique ou de comportement qu’il est pratiquement impossible de décrire succinctement.

Ainsi, les types de plagiat varient avec le niveau d’études, le statut (étudiant, chercheur, professeur) et bien sûr la discipline. Je devrais également ajouter le monde dans lequel on orbite. Roger Hart qui est professeur d’histoire à l’Université du Texas à Austin, souligne avec raison, que la sensibilité au plagiat est beaucoup plus développée dans le milieu académique que dans les milieux des affaires ou du monde politique.

Je vais ici me concentrer sur les différences et les ressemblances entre le plagiat dans les disciplines scientifiques et dans les sciences humaines. Avant de passer à mon point principal, je voudrais attirer votre attention, aux fins de discussion, sur un amalgame que je trouve de plus en plus horripilant. Dans de nombreux textes sur la fraude intellectuelle on retrouve associée la question du plagiat à celle du non-respect du droit d’auteur comme s’il s’agissait de deux facettes d’un même mal, ce qui n’est vraiment pas le cas. Il y a même des étudiants qui se justifient d’avoir fait un copier/coller sans mettre de guillemets ni même signalé la source en invoquant le fait que le propriétaire de la page signalait que toutes les informations contenues sur le site étaient libres de tous droits. La fraude intellectuelle et le non-respect des droits d’auteur sont tous deux des fléaux mais d’un genre différent. À vouloir les amalgamer, on sème la confusion et on n’aide pas les étudiants à bien saisir ce qu’est une fraude intellectuelle.

Le plagiat en sciences

La raison pour laquelle on m’a demandé de traiter de la comparaison entre le plagiat en sciences et en sciences humaines est que nous avons eu à de nombreuses reprises des discussions sur le sujet, discussions au cours desquelles j’avais manifesté un intérêt sur la question. Cet intérêt provient du fait que j’ai une formation de premier cycle en physique et du fait qu’une partie importante de l’enseignement que je donne dans les programmes du Département de philosophie porte sur la logique élémentaire et que le type d’évaluation que j’utilise ressemble plus à celle des cours de sciences élémentaires qu’à ceux qu’on utilise généralement en sciences humaines.

Une des principales caractéristiques des travaux de premier cycle en science est que, en général, ils appellent une solution unique que souvent d’ailleurs le professeur communique aux étudiants après coup.  Tous les étudiants qui ont réussi l’exercice ont, à quelques détails près, des réponses identiques, la bonne réponse. La comparaison des copies des travaux ne permet aucunement de détecter s’il y a eu plagiat ou non. Ce n’est évidemment pas le cas pour les travaux qui méritent un échec: deux réponses identiques et farfelues ne peuvent qu’être le résultat d’un plagiat. Petite remarque historique sur le sujet (1). En 1827, le célèbre mathématicien anglais Charles Babbage, l’inventeur de l’ordinateur à clapets en bois (qui n’a jamais existé que sur papier), voulait savoir lesquelles parmi toutes les tables de logarithmes publiées depuis plus de deux cents ans étaient le produit de calculs originaux. Il conclut que toutes sauf deux provenaient d’une source commune car elles contenaient les six mêmes erreurs aux mêmes endroits.

Revenons à la question de la solution unique.

Si l’existence de la solution unique pose un problème théoriquement relativement facile à corriger en contexte d’examen – il suffit d’une surveillance adéquate pour empêcher toute communication – il en va tout autrement pour les devoirs. Le phénomène dit de collusion dans les cours de sciences élémentaires est très important. D’une part, comme enseignant, il faut que nous encouragions les étudiants à apprendre à travailler ensemble, cela vaut souvent autant sinon plus qu’une séance de répétition, mais il devient impossible de distinguer s’il y a plagiat ou non. Une solution facile consisterait à ne pas comptabiliser les devoirs, mais cela a des conséquences désastreuses sur le plan pédagogique: les étudiants ne remettent pas la moitié des devoirs. J’ai pour ma part opté pour une attitude pragmatique: je donne 10 devoirs qui comptent pour 15 % de la note finale, soit 1,5 %  par devoir en prenant soin d’expliquer que s’ils ne les font pas, ils ne seront pas capables de faire l’examen. Je les encourage par ailleurs à s’entraider, mais j’exige, sans beaucoup d’illusions, que la rédaction finale soit personnelle.

Pour les cours de science plus avancés, la situation se complexifie. En particulier, lorsque les problèmes posés sont des classiques, il est facile de trouver des solutions sur le web. Il n’y a pas de recette magique. Une stratégie générale assez efficace consiste à se poser la question suivante: comment s’assurer que le problème posé est suffisamment personnalisé pour qu’il soit impossible de trouver la solution sur le web sans dépenser une énergie supérieure à celle que nécessite le travail (2). Il existe également des stratégies positives de formation des étudiants qui tendent à éviter de pousser au plagiat. J’en donnerai quelques exemples que j’emprunte à Barrett et coll. Prendre la peine d’expliquer aux étudiants comment faire un résumé et une paraphrase sans plagier, introduire dans les travaux l’obligation de faire des résumés et des paraphrases. Apprendre aux étudiants à citer correctement. Leur donner et leur expliquer des exemples de pratiques illicites et de pratiques douteuses.  Les travaux devraient aussi obliger l’étudiant à expliquer sa démarche, à  justifier les différentes décisions méthodologiques qu’il a dû prendre, bref, se trouver dans l’obligation de contextualiser son travail de façon personnelle.  Cela constitue une manière efficace de contrer la collusion: l’étudiant qui prend la solution du groupe sans avoir participé à soin élaboration sera le plus souvent incapable de faire cet exercice de contextualisation. Enfin, il faut sensibiliser les enseignants à ne pas réutiliser le même matériel d’année en année sans apporter de modifications, quelquefois mineures, qui bloquent toute tentative de plagiat.

Le plagiat en sciences humaines

Le travail type en sciences humaines est la rédaction d’une dissertation qui peut aller d’une page à 500 pages. Il n’y a pas bien sûr de solution unique c’est-à-dire la dissertation idéale vers laquelle le travail de l’étudiant devrait tendre. Par ailleurs, les travaux comportent en général peu de chiffres, de tableaux ou de formules.

En sciences humaines, le plagiat peut prendre plusieurs formes. Il y a d’abord le plagiat dit «imbécile» où l’étudiant copie ou paraphrase sans signaler ses sources parce qu’il croit que pour un court passage on n’a pas à signaler, parce qu’il n’est pas capable de reformuler l’idée avec élégance ou tout simplement parce qu’il a la source, mais a perdu la référence. Ce genre de plagiat est heureusement en voie de disparition grâce à une sensibilisation à la gravité du problème dans l’ensemble de la communauté universitaire.

L’autre forme de plagiat est le plagiat malin. Signalons d’emblée que l’absence de réponse unique à une question de littérature, d’histoire ou de philosophie constitue un obstacle très sérieux à toute forme de collusion entre étudiants d’un même groupe. Le phénomène de collusion est pratiquement inexistant en sciences humaines. La forme de plagiat la plus répandue consiste à copier un passage parce qu’il exprime exactement ce que l’étudiant veut dire en termes on ne peut plus clairs et l’étudiant ne veut pas mettre de guillemets parce qu’il y en a déjà beaucoup. Ce type de plagiat existe depuis toujours et existera toujours. Ce qui a changé avec le temps et surtout avec l’arrivée d’internet, c’est que la somme phénoménale de textes accessibles donne au plagiaire, à tort ou à raison, un sentiment d’immunité. Le professeur ne sera jamais capable de retrouver où j’ai copié le texte.

Pour détecter ce genre de plagiat, il existe maintenant de bons instruments sur internet, dont Google si le texte a été copié sur une page web. Mais ces instruments ont leur limite. Si le texte est un document pdf laissé sur un site, il ne sera pas toujours indexé. Heureusement, les choses évoluent et la plupart des articles des revues auxquels nous avons accès électroniquement sont indexés. C’est vrai de JSTOR et d’Érudit, par exemple, mais pas de Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.

Il y a cependant plus difficile à détecter: le plagiat d’un texte écrit en anglais que l’étudiant traduit partiellement et approximativement lui-même.

Le pire est cependant l’apparition de site comme «School Sucks» ou encore «Finis les devoirs».  Le premier se vante d’offrir 100000 travaux déjà écrits qui vont de «Accounting» à «Zoology». Le second est pire encore: plutôt que d’offrir des textes déjà écrits, il propose des  «… plans très détaillés (avec introduction, développement, conclusion, et dans le développement : parties/sous-parties, arguments/exemples, transitions).» Les bons élèves paresseux auraient tort de se priver puisque le professeur reconnaîtra même le style de l’étudiant! Le site est même débordé et annonce qu’il recrute.

Débusquer ce genre de plagiat n’est pas chose facile. Le professeur qui a des doutes pourrait questionner l’étudiant. Il est fort probable qu’il aura utilisé certaines expressions de façon pertinente, expressions dont il ne maîtrise pas le sens. Le professeur peut également demander à l’étudiant d’expliquer sa démarche. La mise en place de tels processus instaure cependant un climat malsain entre le professeur et ses étudiants. Une autre stratégie consiste à donner des travaux tellement spécifiques et fortement reliés au cours qu’aucune aide ne pourra venir d’Internet.

En guise de conclusion

Il n’y a pas de panacée contre le plagiat. Il faut agir sur tous les fronts, en particulier sur la prévention. À ce sujet, de nombreuses questions se posent:

  • À tort ou à raison, les étudiants sont convaincus que le risque de se faire prendre est tellement faible que, mises à part les questions morales, le plagiat est avantageux. Si on considère comme on le fait en théorie de la décision, que la valeur d’un acte est le produit de ce que l’on en croit en retirer par la probabilité de la réussite, il nous faut bien admettre que le plagiat est perçu comme payant. Il nous faut agir sur les deux fronts. Convaincre les étudiants qu’il est plus probable qu’ils ne le croient qu’ils vont se faire prendre, mettre des peines dissuasives. Sur ce dernier point, l’espèce de secret qui entoure les sanctions est exagérée. Un professeur peut avoir dans son cours un étudiant qui a été convaincu de plagiat sans en être au courant.
  • La plus grande des sanctions devrait à mon avis être la honte d’avoir plagié. Nous les professeurs et les étudiants sommes probablement une majorité qui ne plagie pas non pas par crainte de représailles mais parce que le plagiat et la fraude sont, dans la culture académique occidentale, quelque chose de répugnant. C’est une de nos tâches de pédagogues que de transmettre cette attitude, de la faire intérioriser. La meilleure des polices contre le plagiat est le sens moral de l’étudiant. Encore faut-il le développer.

Une fois cela accompli, le plagiat ne sera plus un problème endémique, mais un phénomène circonscrit. Je terminerai par une citation de Roger Hart tiré du texte déjà cité page 3 que je permettrai de paraphraser en français. Son conseil à l’étudiant qui remet un travail est le suivant:

«And ask yourself, could your worst enemy find in your paper the excuse to make a charge of plagiarism?»

«Et demandez-vous, votre pire ennemi pourrait-il trouver dans votre travail un prétexte pour vous accuser de plagiat?»

Références:

1. J’emprunte cet exemple à Colin Howson and Peter Urbach, Scientific Reasoning, The Bayesian Approach, Chicago and La Salle, Illinois,Open Court, 1989, Second Edition, 1993, pp.470. L’anecdote se trouve à la page 124.

2. Voir Plagiarism prevention is discipline specific: A view from Computer Science, Ruth Barrett, Anna L. Cox,James Malcolm and Caroline Lyon, Actes du colloque, Plagirism: Prevention, Practice and Policies 2004 Conference. Ce texte contient de nombreuses stratégies pour contrer le plagiat dont je m’inspire et qui, contrairement à ce que le titre semble indiquer, sont exportables aux autres disciplines scientifiques.